Jacques Du Brœucq

et son jubé Renaissance

Jacques Du Brœucq

et son jubé Renaissance

Le projet

Le XVIe siècle avait ajouté, à l’intérieur de la collégiale, un jubé, vaste arc de triomphe à trois baies, monument de marbre et d’albâtre, deux matériaux peu ou pas utilisés et presque ignorés dans cette région au Moyen Age. Elevé à l’entrée du chœur, il séparait le sanctuaire réservé aux chanoinesses, aux officiants et aux laïcs membres du chapitre, de la nef accessible à tous, où la paroisse, des confréries et des métiers avaient leurs propres autels.

C’est Nonnon, De Thuin et Du Brœucq qui, en 1535, introduisent la tradition italianisante à Mons, ajoutant ainsi une note contemporaine entre le chœur et le transept à peine terminé (1525). Ce doxal, ainsi qu’il était qualifié par les Montois, fut supprimé à la fin du XVIIIe siècle, pendant la période révolutionnaire.

Pour apprécier pleinement la modernité décisive de Du Brœucq dans le contexte de l’évolution de la sculpture et de l’architecture des Pays-Bas du sud et, surtout, par rapport au milieu artistique montois qui, la construction de la collégiale en témoigne, est longtemps resté attaché aux formes traditionnelles, il convient de comparer l’Autel de la Madeleine (1550) à celui des Féries Notre-Dame (début du XVIe siècle), situé dans la première chapelle sud du déambulatoire. Quelques dizaines d’années seulement séparent ces deux retables de conception et d’exécution pourtant radicalement différentes.

Démembré à la suite de la Révolution française, en subsistent aujourd’hui, disséminés dans la collégiale, des sculptures et reliefs en albâtre qui attestent son opulence et ses qualités exceptionnelles.

La conception, l’érection et la décoration de cet ensemble monumental furent confiées par le chapitre de Sainte-Waudru, vers 1534-1535 – c’est-à-dire après l’achèvement des premières travées de la nef, mais bien avant la fin des travaux de construction – au montois Jacques Du Brœucq (c. 1505-1584), sculpteur et architecte renommé de son temps, ici comme « maître-artiste de l’Empereur » Charles Quint, et en Italie, comme maître du sculpteur Jean Boulogne, ou Giambologna (Douai, 1529 – Florence, 1608), un des artistes les plus considérés de son époque.

De l’architecture de ce jubé, rien n’est parvenu jusqu’à nous, si ce n’est un avant-projet dont les grandes lignes furent respectées, quelques descriptions littéraires et des extraits de comptes relatifs à son édification. Ces documents sont cependant suffisamment éloquents pour en rattacher l’ordonnance générale et l’élévation à l’esprit du Quattrocento et de la Haute Renaissance italienne : horizontalité affirmée, voûtes en berceau et à caissons formant une triple arcade du côté de la nef, large entablement, balustrade, jeu chromatique des matériaux mis en œuvre (albâtre translucide et marbre noir de Dinant poli), colonnes gainées à chapiteau composite, puissantes consoles…

Les sculptures et reliefs actuellement conservés confirment également la modernité de Du Brœucq, tant par leur programme iconographique que par leur style maniériste. Aucun des jubés des anciens Pays-Bas antérieurs à celui de Mons ne présentait des Vertus, pas plus d’ailleurs que le cycle de la Création, cycle initialement prévu (cf. avant-projet), mais non respecté lors de l’exécution puisque, suivant en cela une tradition bien établie dans nos régions, le chapitre opta pour le cycle de la Passion.

Notons d’une part que le programme iconographique prévu était une innovation de Du Brœucq et non un emprunt à l’Italie, où il séjourna pour (par)faire sa formation, puisque ce meuble n’existe pas dans la Péninsule et, d’autre part, que le choix final du chapitre correspond parfaitement aux visées catéchistiques du doxal : du côté de la nef, les Vertus et la Passion rappelaient aux fidèles le chemin à suivre pour pouvoir pénétrer dans le sanctuaire, lieu de la Résurrection et de la Pentecôte et espace de l’Ascension et du Salvator Mundi, après être passés sous l’arcade centrale où était représenté le Jugement dernier.

Les vertus

Les sept Vertus sont actuellement disposées dans le chœur.

Les trois théologales (1543-1544) – la Foi, qui écarte l’Eucharistie (un calice surmonté d’une hostie où la cricifixion est finement ciselée) du chien de l’infidélité, terrassé, l’Espérance qui, une ancre déposée aux pieds, semble entièrement aspirée vers le ciel, et la Charité qui, tout en douceur, accueille des enfants — encadrent le maître-autel, en compagnie d’un Saint Barthélemy étranger au jubé, mais dû également au ciseau de Du Brœucq.

Les quatre Vertus cardinales (1544) – la Justice qui tient d’une main la poignée d’un glaive et, de l’autre, les bras d’une balance, la Tempérance qui retient mors et rênes, la Prudence avec ses attributs parlants : le miroir et le serpent, et la Force qui brise une colonne mais présente un rameau d’olivier – sont, quant à elles, alignées deux par deux le long de la grille en fer du XIXe siècle qui clôture le chœur.

Ces sept Vertus se caractérisent par le raffinement de leur pose qui imprime à leur silhouette, relativement élonguée par rapport au canon classique, un mouvement sinueux, par le luxe et la précision des détails, vestimentaires et autres, et par le recours à un drapé léger et fluide qui, souvent, révèle avec sensibilité une anatomie sensuelle.

Les reliefs

Ces mêmes traits, typiques du maniérisme, se retrouvent dans les trois reliefs intégrés au maître-autel : l’Ecce Homo (1546), la Dernière cène (1544?) et la Condamnation du Christ (1546), ainsi que dans les deux grands reliefs réunis dans le bras sud du transept : la Flagellation (1545) et le Portement de croix (1545).

Les trois tondi (1540-1541) qui se trouvaient sous chacune des arcades du jubé évoquent les trois personnes de la Trinité : le Père dans la Création d’Eve, le Fils dans le Jugement dernier et l’Esprit dans le Triomphe de la Religion.
Dans ces trois reliefs, Du Brœucq exploite non seulement la forme circulaire du cadre pour y inscrire des compositions concentriques et dynamiques, mais aussi tous les effets perspectifs permis et par l’espace réel de ces tableaux dont le fond est concave, et par la gradation de la taille, depuis le haut relief jusqu’au schiacciato ou relief écrasé.

La Résurrection

Seule œuvre montoise de Du Brœucq à être signée, alors qu’elle n’était initialement visible que par les dames du chapitre et autres rares personnes admises dans le chœur, la Résurrection (1547), actuellement dans le bras nord du transept, est le plus grand relief conservé dans les anciens Pays-Bas (192 x 250 cm). Ce n’est là ni son seul intérêt, ni son unique qualité : s’il est peu fréquent en effet de pouvoir admirer un relief animé par autant d’acteurs en dimensions réelles, il est surtout exceptionnel de voir s’en détacher un personnage en ronde-bosse. Cette virtuosité technique est ici au service du thème à illustrer et matérialise avec éclat l’idée de libération et de victoire contenue dans le concept chrétien de Résurrection.

Michel De Reymaeker

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